Rue 89 – Un samedi avec ceux qui refusent les ordis et l’informatisation de nos vies

Un samedi avec ceux qui refusent les ordis et l’informatisation de nos vies

Dans une société ultra-technicisée, comment lutter contre la transformation de nos vies en chiffres ? Rue89 a rencontré Ecran total, un petit collectif de réfractaires à la technique.

Par Emilie Brouze Journaliste, Claire Richard Journaliste. Publié le

Dans la cour de la grande ferme, une poule passe. Un gamin joue dans le gravier. Un petit groupe de personnes prennent le soleil en fumant une cigarette. La porte du corps de ferme s’ouvre et quelqu’un passe une tête en disant :

« Qui veut venir discuter du luddisme ? »

Dans la grande salle, une quarantaine de personnes, assises autour de deux longues tables de bois, discutent et prennent des notes. L’ambiance est studieuse, il y a du feu dans la cheminée, des coussins et un coin bibliothèque, avec des brochures, du Lewis Mumford, intellectuel américain de la technique, et des ouvrages sur « le monde en pièces ».

Pendant trois jours et demi, du 20 au 23 octobre, le réseau Ecran total, un collectif de refuzniks de la technique, s’est réuni dans ce corps de ferme d’un village de Seine-et-Marne. Rue89 est allé à leur rencontre, le samedi.

Critiques de la rhétorique du progrès, ils refusent la numérisation, le fichage, la gestion et l’informatisation de nos vies. Même s’ils sont conscients d’être une petite poche de résistance dans une société ultra-technicisée et numérisée.

Faut pas pucer

Tout commence en 2011, quand des éleveurs et éleveuses de brebis et de chèvres refusent de poser des puces RFID sur leurs bêtes, comme les y oblige une loi de 2010 sur l’identification des animaux, pour tracer les bêtes. Matthieu, l’un des historiques d’Ecran total, résume, lapidaire :

« Ils voulaient en faire des terminaux informatiques. »

Un collectif d’éleveurs se crée, Faut pas pucer. Leurs dénonciations sur les ravages de la gestion informatique du monde et la destruction du lien humain font mouche hors du cercle des agriculteurs.

Des brebis et des hommes

Keltoum est assistante sociale en Seine-Saint-Denis. En 2011, elle participe avec des collègues de son département à un boycott des rapports statistiques que leur demande la direction : des grilles « avec 320 items, dont des catégories extrêmement gênantes comme la nationalité, par exemple, qu’il nous était impensable de remplir ».

Les travailleurs sociaux qui participent au boycott ont le sentiment qu’on les instrumentalise pour constituer des fichiers sur les personnes qu’ils accompagnent et que ces pratiques dénaturent profondément leur métier.

Un jour, un ami parle à Keltoum des luttes de Faut pas pucer. Elle est frappée par les parallèles :

« L’administration voulait la “traçabilité” des personnes comme celle des brebis. Les mêmes mécanismes étaient à l’œuvre. »

Peu à peu, des lectures, des prises de paroles s’organisent, dans des librairies, des cercles militants ou alternatifs. Le mouvement n’est pas immense mais il suffit à provoquer des rencontres. Pour Keltoum, celles-ci étaient essentielles :

« On invitait des copains à parler : des menuisiers, des enseignants… Les expériences des autres t’amènent à assumer ton décalage avec le discours que tu entends partout ailleurs. »

En 2013, ces rencontres donnent lieu au réseau Ecran total, pour fédérer ces initiatives « contre la gestion et l’informatisation de nos vies », comme est titrée leur plateforme.

Boycott du fichier Base élèves

Les membres du collectif viennent de divers horizons professionnels : éleveurs, enseignants, directeurs d’école, travailleurs sociaux, infirmiers en psychiatrie, libraires, bibliothécaires, artisans (un boulanger et un plombier, entre autres) ou chômeurs. Beaucoup sont venus à la critique de la technique par des expériences vécues au travail.

Il y a ainsi Christine, 60 ans, ancienne directrice d’école à la retraite, qui a refusé d’inscrire ses élèves sur le fichier informatisé Base élèves, comme le lui demandait le rectorat. Soutenue par les parents d’élèves, dans sa classe unique, elle a boycotté le fichier, sous la pression du rectorat.

Un matin, un fonctionnaire est venu chercher les dossiers papier dans l’école pour les saisir dans le fichier informatique. Avant de partir à la retraite en 2013, Christine a été sanctionnée financièrement pour avoir refusé de le faire. Elle déplore :

« On administre aujourd’hui les gens comme des choses. »

Il y a aussi d’autres enseignants venus de toute la France : profs de maths, de français ou de SVT, qui partagent tous le refus de l’informatisation de l’école.

Ce samedi, il y a aussi une doctorante en urbanisme, qui dit venir chercher à Ecran total une alternative aux modes d’informatisation qu’elle observe à l’université. « Ecran total m’a permis de mettre des mots sur ce que je vivais », dit-elle.

« Prendre le temps »

D’autres sont venus, portés par des réflexions personnelles. Comme Hervé, 50 ans, musicien et participant à une coopérative alimentaire, sociale et solidaire autogérée à Paris, qui a décidé de se passer progressivement de téléphone et d’ordinateur.

Ou David, boulanger de 31 ans dans la Creuse, qui a choisi ce métier parce qu’il lui semblait que c’était une des rares activités qu’il pouvait faire sans machines. Le boulanger n’a ni portable, ni ordinateur.

« Cela me vient, je pense, d’un goût pour la simplicité, la substance des choses. Pour moi, il y a un côté superficiel avec l’écran. »

Un boulanger au travail

Un boulanger au travail – Julien David/Pixabay/CC

Il parle aussi d’un autre rapport au temps, qui s’est accéléré avec la technicisation du monde : dans le four communal qu’il a racheté, il aime « prendre le temps de faire des choses belles et bonnes ».

Antoine (un pseudo), 28 ans, est lui technicien de maintenance dans une usine qui fabrique du pain cru surgelé : sur la chaîne de production, entièrement mécanisée, les ouvriers ne touchent même pas la pâte. Antoine ne fait pas encore partie d’Ecran total, il est venu avec un ami. « Je ne vois pas encore comment je pourrais contribuer à tout ça », songe-t-il, quelque peu désabusé.

Les humains réduits à des données

Quelles que soient leurs expériences, ils partagent tous le même refus du numérique et de l’informatisation en général :

« La technique, on préférerait s’en passer. »

Il ne faudrait pas les confondre avec de doux hippies nostalgiques. Leur réflexion est d’abord politique et critique.

Comme leurs ancêtres luddistes cassaient les machines pour protester contre la nouvelle organisation du travail et les modes de contrôle qu’elles annonçaient, ces « technocritiques » du XXIe siècle dénoncent « l’ordinateur et son monde ».

« Le numérique est un instrument d’une société managériale, qui réduit les humains à des données », expose Catherine. Les mesures et le chiffrage ouvrent une société de normes et de contrôle, où la gestion par le fichier et la norme remplace l’homme. Et c’est le travail qui se trouve affecté de plein fouet et devient le centre de leur lutte, écrivent-ils dans leur plateforme :

« Nous mettons au centre de notre démarche un problème qui n’est jamais porté collectivement, celui du rôle et du contenu du travail. »

Hacker le système, ils n’y croient pas

David, le boulanger, dont le métier tel qu’il l’exerce n’est pas détérioré par le numérique, va plus loin :

« Au-delà de l’opposition sur le numérique, je dirais qu’il y a une position anti-industrielle. »

Ils ne sont pas les seuls à trouver que le numérique augmente la surveillance, la gestion des vies et les puissances du néo-libéralisme. C’est même une critique récurrente chez les hackers ou les hacktivistes, voire certains artistes numériques. Mais ces derniers sont d’avis qu’on peut fabriquer des outils qui auraient d’autres effets, qui seraient libérateurs ou du moins émancipateurs.

Les membres d’Ecran total eux ne croient pas du tout au « piratage » ou au fait de « hacker le système ». Pour eux, la technique n’est pas neutre et le numérique ne peut que pousser vers la réduction du monde en chiffres. Comme le résume David :

« Un monde meilleur ne se ferait pas avec ça autrement – il se ferait sans ça. »

« La fin du métier »

Ce samedi matin, un groupe de profs se sont isolés dans une pièce glaciale de la ferme. Ils sont signataires de « l’appel de Beauchastel », petit collectif qui a découlé d’Ecran total. En décembre 2015, une quinzaine d’enseignants se sont réunis en Ardèche, pour co-écrire un texte expliquant en quoi le numérique signe, in fine, « la fin du métier ». Ils sont aujourd’hui une trentaine de signataires.

« On refuse le numérique en classe parce qu’on veut enseigner », répètent-ils.

Emilie, éducatrice sportive et assistante d’éducation dans un lycée, explique :

« Moi je refuse d’être devant l’ordi, alors je suis dans la cour et je connais bien les élèves. En refusant la numérisation, j’ai l’impression de bien faire mon travail. »

Pour ces profs, s’opposer au tableau connecté, ne pas remplir le cahier de texte numérique ou ne pas emmener les élèves en classe informatique a un prix. Emilie résume :

« Si t’es le seul dans ton bahut à le faire, t’es un emmerdeur qu’on évince vite fait. »

Tous soulignent l’importance de se soutenir.

Pendant la réunion du matin, les enseignants débattaient du rôle à donner aux « soutiens » qui gravitent autour de l’appel de Beauchastel sans en être signataires :

« L’idée c’est de recréer ce rôle de protection qu’ont les syndicats. »

« Micro-résistance »

Cet après-midi, un historien fait une conférence dans la grande salle. Il retrace l’histoire du syndicalisme ouvrier et du syndicalisme révolutionnaire. Les luttes des guesdistes et le récit de l’origine de la CGT semblent bien éloignés des tablettes et des puces RFID – mais dehors, Christine nous explique qu’ils font souvent venir des gens pour leur parler d’expériences ouvrières, pour chercher des modèles, des idées de pratiques qui auraient marché dans le passé.

C’est une question à laquelle ils ont tenté de répondre la veille : quelles actions mettre en place ?

Des centaines de moutons dans les rues de Madrid, le 23 octobre 2016

Des centaines de moutons dans les rues de Madrid, le 23 octobre 2016 - PACIFIC PRESS/SIPA

Ils ont bien conscience de n’être pour l’instant qu’une « micro-résistance ». Leur prise de position radicale n’est pas à l’abri de la contradiction : ils utilisent aussi les e-mails pour se coordonner. Certains ont fait remarquer la veille qu’ils aimeraient ajouter une adresse postale à la fin de leur manifeste, en complément du courriel.

On leur dit que leur projet d’un monde sans technique semble irréalisable, à moins de se cantonner à quelques poignées d’expériences isolées. David en convient :

« C’est vrai qu’on en est tellement loin aujourd’hui, qu’il faut faire preuve de beaucoup d’imagination. Mais ça n’empêche pas d’y aspirer. »

Chercher des alliances

L’un des objectifs du week-end est précisément de chercher des alliances. Comme d’autres mouvements de contestation actuels, Ecran total se sent proche des luttes locales comme celles des Zones à défendre et particulièrement de Notre-Dame-des-Landes, parce qu’elle regroupe beaucoup de travailleurs avec les zadistes.

La plupart ne veulent pas sortir du travail, ils pensent juste qu’il faut lui redonner du sens. Pour ça, ils espèrent convaincre des syndicats (dont certains font partie), malgré les mots cinglants qu’ils ont pour eux dans leur plateforme :

« Ils se bornent le plus souvent à une défense corporatiste de l’emploi, à lutter pour défendre des statuts et des conditions de travail, sans remettre en cause le sens des productions et des activités pour lesquelles les travailleurs sont payés. Ils se font ainsi les cogérants de l’organisation sociale à l’origine des maux qu’ils combattent. »

Quelques enseignants doivent prochainement intervenir lors d’un stage sur le numérique et l’école, organisé par le syndicat Sud-Education, et bientôt dans deux antennes locales. C’est un début.

Une dernière question…

Certains les taxeront de naïfs, d’utopiques ou d’amoureux des causes perdues. Comme tous les refuzniks, ils sont minoritaires. Mais ils ont le mérite indiscutable de mettre en lumière les contradictions et les paradoxes sur lesquels nous édifions le « progrès » contemporain.

A la fin de notre interview, sur le gravillon près de l’entrée de la ferme, David, le boulanger, nous retourne gentiment nos questions :

« Et vous, comment vous vivez le fait de savoir que vous êtes financés par la publicité ?

Et qu’avec vos smartphones, vous laissez faire l’exploitation des mines et des ressources en Afrique, et l’exploitation des ouvriers des pays du Sud ? »

Nous n’avions pas de réponse satisfaisante à lui donner.